De Lex Marie à Aimé Césaire : observer comment se perpétuent la soumission et le silence.

De Lex Marie à Aimé Césaire : observer comment se perpétuent la soumission et le silence.

À travers les œuvres de l’artiste afro-américaine Lex Marie et les analyses de Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, cet article explore comment la violence, le silence et la soumission se transmettent dans nos foyers et nos communautés. Il s’agit d’observer, réfléchir et questionner ce que nous perpétuons, pour enfin donner place à des récits fondés sur la dignité, l’écoute et la vérité. Car l’histoire ne vit pas seulement dans les livres et le passé, elle s’inscrit dans les corps, les foyers, les mots et les silences.

 

Il y a quelques mois, je suis tombée sur des photos d’une exposition de l’artiste afro-américaine Lex Marie. Deux de ses œuvres m’ont particulièrement marquée : Parce que je t’aime « Because I Love You »et surveille ton ton « watch Your Tone ». Because I Love You est marqué par des coups de ceinture. L’œuvre évoque la violence encore présente dans certains foyers afrodescendants et la manière dont des pratiques éducatives peuvent faire croire que cette violence constitue une preuve d’amour. Watch Your Tone, quant à elle, renvoie à une réalité douloureuse, l’éducation strict, rigide ne laissant aucune place pour écouter l’autre. Dans cet espace souvent, le ton employé pour se défendre devient le problème central, et non la violence vécue.

Étrangement, des parallèles se sont alors imposés à moi. Because I Love You résonne comme « c’est pour te civiliser ».Watch Your Tone rappelle « reste à ta place, je suis ton maître ».Ces rapprochements ont fait émerger une série de questions persistantes :ne transmet-on pas, de manière insidieuse, une confusion entre violence et amour ? N’apprend-on pas très tôt le silence, dès le foyer, tout en exigeant ensuite que le monde fasse place à nos récits ? Ne participe-t-on pas ainsi à la négation de l’humanité, en normalisant des pratiques qui auraient dû être interrogées ?

Aujourd’hui encore, dans plusieurs communautés particulièrement afrodescendantes l’expression tough love circule largement, contribuant à normaliser la violence physique, émotionnelle ou mentale comme forme légitime d’amour ou d’éducation. Des questions se sont encore imposées : où ces logiques ont-elles été apprises ? Qui les a transmises ? Comment des mécanismes de déshumanisation ont-ils pu être pérennisés, parfois au sein même des espaces censés protéger ?

Ces œuvres et ces réflexions m’ont ramenée au Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, dans lequel il démonte le paternalisme colonial et cette logique perverse qui justifie la domination au nom du bien, de la morale ou de la civilisation. Césaire montre comment le progrès, la modernité ou la civilité ont servi d’arguments pour détourner le regard de la violence réelle, de la honte et des vies détruites.

Césaire décrit de manière saisissante l’ampleur des impacts :

À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification. J’entends la tempête. On me parle de progrès, de réalisations, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

L’abus devient alors défendable, tandis que l’expression du vécu dérange. Et, sans toujours en avoir conscience, ce même système se reproduit : On devient puissant face à un enfant, autoritaire au sein d’un groupe, tyrannique et abusif dès qu’une position le permet. Des comportements qui ont blessé des générations entières. Et ce type de transmission contribue à des récits qui entretiennent l’idée que certaines communautés seraient naturellement violentes et incapables de répondre autrement que par la force. Il s’installe ainsi une justification constante de l’impact, une tendance à excuser ce qui a pourtant profondément entamé l’humanité, tout en transmettant des mémoires corporelles et psychologiques à des générations qui auraient pu bâtir sur d’autres bases. Ainsi le silence et les mentalités qui légitiment l’autorité comme pouvoir absolu se perpétuent.

En ce sens, l’image et la survie sont souvent protégées au détriment de la vérité et de la dignité. De plus, les récits qu’on cherche à valoriser peinent à trouver leur place, non seulement parce que des structures dominantes contrôlent le narratif, mais aussi parce que, dès le foyer, le silence a été normalisé et maintenu au prix de la vérité et du respect de la dignité. Si le respect et la reconnaissance des contributions doivent exister sans s’excuser et le besoin de tout le temps les demander, cela commence nécessairement dans les espaces les plus intimes : apprendre à écouter, à éduquer avec patience, à valoriser les voix et les perspectives, y compris et surtout celles des plus vulnérables.

À l’occasion du Mois de l’histoire des Noir·e·s, l’enjeu ne réside pas uniquement dans la célébration ou la reconnaissance des contributions, mais dans l’attention portée à ce qui est normalisé par les pratiques quotidiennes, bien au-delà de ce qui est dénoncé ou proclamé publiquement. Il s’agit aussi de questionner les justices que nous perpétuons entre nous, pas que celle subie des autres. Cesser d’enseigner la violence, le mépris, le silence, la domination et le contrôle au nom de l’amour ou de la protection devient alors un acte fondamental. Car l’amour n’est pas dur : il est vrai, patient et porteur de dignité.

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