Le compas, patrimoine de l’humanité : une reconnaissance mondiale qui révèle des urgences nationales.
Le 10 décembre 2025, l’organisation des Nations-Unies pour l’Education la science et la Culture (UNESCO) a reconnu le compas haïtien sur la Liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Pour beaucoup, cette nouvelle a la force d’une réparation symbolique, on la célèbre collectivement : le monde reconnaît enfin ce que les Haïtiens savent depuis soixante-dix ans. Le compas est l’une des créations musicales les plus originales de la Caraïbe, un moteur puissant de rayonnement culturel, un influenceur incontournable pour d’autres rythmes comme le zouk et le kizomba. Depuis les efforts de Nemours Jean-Baptiste jusqu’aux démarches minutieuses menées par le comité et la délégation permanente d’Haïti auprès de L’UNESCO qui ont préparé et défendu le dossier, témoignent d’un parcours collectif : celui d’un peuple qui continue de créer, qui porte et transmet au fil des générations.
Cela correspond parfaitement à ce que l’organisation considère comme patrimoine culturel immateriel de l’humanité : un regroupement des pratiques, expressions, connaissances et savoir-faire que les communautés reconnaissent comme faisant partie de leur identité et de leur héritage vivant. Il inclut, entre autres, les traditions orales, les arts du spectacle, les pratiques sociales, les rituels, les fêtes, ainsi que les savoirs liés à l’artisanat et à la nature. Cependant, cette reconnaissance ouvre immédiatement une question essentielle : que signifie être « patrimoine de l’humanité » lorsque le pays d’origine ne dispose pas encore des cadres juridiques, institutionnels et éducatifs nécessaires à sa protection ? Cette interrogation ne retire rien à la joie légitime que suscite l’inscription. Elle permet au contraire d’observer, avec lucidité, ce que cette victoire révèle de la situation actuelle du secteur culturel haïtien.
L’inscription d’un patrimoine n’est pas un simple geste symbolique. Pour l’UNESCO, elle suppose que l’État du pays s’engage à préserver, transmettre et valoriser cette pratique culturelle. Il doit également assurer la documentation, la revitalisation et l’éducation par des moyens formels ou informels. Or, cet engagement rencontre une réalité complexe : Haïti ne possède pas encore les instruments institutionnels et légaux qui garantissent la sauvegarde d’un patrimoine musical à l’échelle nationale. Cette réalité révèle un schéma de dissonance structurelle dans le pays : nous cherchons la reconnaissance mondiale alors même que l’environnement national peine à fournir les conditions minimales de protection et de développement pour le compas.
Le déficit du cadre légal
Haïti fait face à un vide juridique qui fragilise les artistes et l’économie culturelle. Les artistes l’ont chanté, certains ont milité depuis des années mais rien ne bouge. Pourtant, c’est l’un des premiers grands défis de la production artistique, car cela fragilise les créateurs, la création et même l’économie du pays. Depuis des années, le système de droits d’auteur en Haïti est marqué par des lacunes importantes : cadre légal insuffisamment appliqué, organismes de gestion collective peu fonctionnels, absence d’outils modernes et technologiques pour suivre la diffusion des œuvres. Pour un genre comme le compas où les reprises, les arrangements et les circulations internationales sont fréquents, cette carence crée une fragilité majeure.
Par conséquent, les conséquences de ce vide sont nombreuses. Les artistes ne perçoivent pas les revenus auxquels ils ont droit, certains meurent dans la pauvreté alors que leurs musiques génèrent des profits en ligne ; les producteurs hésitent à investir dans de nouveaux talents ou dans le pays ; les innovations musicales manquent de protection ; et l’économie créative reste largement informelle. De fait, tous ces artistes qui sont obligés de travailler avec des labels internationaux ou de s’enregistrer dans les marchés étrangers, tous ces producteurs haïtiens qui sont obligés d’enregistrer leurs entreprises ailleurs afin de bénéficier davantage de leurs travaux, représentent une perte pour l’État haïtien au niveau de la fiscalité. À long terme, ce vide affecte directement la capacité du compas à se transmettre, à s’adapter et à se renouveler. En somme, on ne peut prétendre préserver ce que l’on ne protège pas.
Vide institutionnel : un patrimoine fragilisé
Suite au vide juridique, vient l’absence institutionnelle. Un patrimoine immatériel n’existe pas seulement à travers la performance, il vit dans la présence constante : dans les archives, les écoles, les espaces de formation, les centres de documentation et les musées qui assurent sa continuité. Dans le cas du compas, Haïti manque encore de : centres d’archives sonores, programmes de formation spécialisés (histoire, technique instrumentale, arrangement, production) ; musées ou espaces d’interprétation et de mémoire, des académies de reconnaissance, des institutions de production et de financement et d’architectures chargées de la documentation historique. Or, l’impératif de la transmission formelle est clé. Si les centres spécialisés sont nécessaires, une mesure fondamentale et moins coûteuse consiste à intégrer l’histoire du compas, l’éducation aux droits d’auteur, et son rôle dans l’identité nationale directement dans le curriculum scolaire et universitaire. Protéger, c’est garantir que la prochaine génération perçoive le compas non seulement comme un divertissement, mais aussi comme une matière d’étude, un patrimoine vivant dont elle est l’héritière consciente.
Cette absence crée un risque réel : la mémoire du compas repose presque exclusivement sur les individus, leurs souvenirs, leurs collections privées, leur bonne volonté. Or, un patrimoine reconnu mondialement ne peut dépendre uniquement d’initiatives isolées. Les grandes nations musicales ont bâti leur légitimité sur des fondations solides : académies, musées, fondations, programmes universitaires, bourses de création. Pourtant, Haïti n’a pas encore entrepris cette étape structurante.
Le manque d’infrastructures et la fuite économique
Quant aux événements, qui sont les vitrines du compas, comme les festivals, concerts, les activités annuelles sont inexistantes. Autrefois, on avait de petits événements tels que les fêtes patronales, les bals dans les villes déjà peu organisés, mais l’insécurité chronique dans les villes haïtiennes rend leur réalisation encore plus difficile. L’autre défi, souvent sous-estimé, est celui des espaces. Un genre musical ne vit que s’il dispose de lieux où il peut être créé, répété, performé, enregistré, contesté, réinventé. Dans le cas du compas, l’instabilité politique, l’absence de financement culturel cohérent et la carence des infrastructures publiques ont profondément limité : l’émergence de scènes professionnelles, l’organisation de festivals annuels, la création de circuits de diffusion pour les jeunes groupes, la rencontre entre artistes, techniciens, créateurs et publics. Ce sont des éléments qui auraient permis au compas d’être un réel moteur de cohésion sociale et d’économie grâce à sa transversalité. Le manque d’infrastructures crée un déficit énorme.
Preuve en est, on l’a remarqué à plusieurs reprises, lors des trois réunions du groupe CARIMI, à Paris, New York, puis en Floride. Nous avons montré comment la diaspora, amateurs du Compas et du groupe, se sont mobilisés pour y assister. Ce n’est pas le seul phénomène que l’on pourrait citer, mais on observe toute la circulation économique et sociale derrière ces événements et les différents secteurs qui en ont bénéficié, comme les compagnies aériennes, les taxis, la location de voitures, les hôtels, les restaurants, la location de salles, le paiement d’assurances, les magasins de vêtements, les salons de beauté, etc. Ce sont tous ces secteurs qui ont bénéficié de la présence d’un groupe haïtien. À cela, il faut ajouter les taxes collectées sur chacune de ces dépenses par la ville et l’État, ainsi que le renforcement de leur réputation de ville culturelle, diversifiée et accueillante, ce dont Haïti ou une de ses villes auraient pu bénéficier. Par conséquent, cette absence d’écosystème engendre une conséquence lourde : le compas rayonne grâce à la diaspora plus qu’à son territoire d’origine.
Le genre continue d’évoluer, mais souvent loin de ses lieux de naissance, ce qui affaiblit Haïti comme centre de production culturelle. Ainsi, le compas non seulement rayonne sur la scène internationale, mais il emporte avec lui une bonne partie de l’économie culturelle.
Le reggae : Un modèle de structuration
Il existe un exemple proche de nous qui révèle comment la mise en place d’une architecture pour un genre musical peut être bénéfique pour un pays. Il s’agit du reggae, genre musical jamaïcain. Ici, comparer le compas au reggae ne consiste pas à établir une hiérarchie culturelle, mais à analyser un processus institutionnel. Lorsque le reggae a été inscrit sur la Liste de l’UNESCO en 2018, la Jamaïque disposait déjà :
- D’un ministère de la Culture actif, d’une politique culturelle modernisée depuis 2003. Cette politique a permis à la Jamaïque d’établir une vision où la culture devient levier économique, la reconnaissance des héritages et sa pluralité culturelle. Elle a permis d’institutionnaliser la culture en créant des agences et des organismes comme la Jamaica Cultural Development Commission (JCDC) qui assure la coordination des politiques culturelles, le soutien aux artistes, la création d’événements culturels, la promotion, etc.
- D’institutions culturelles solides (musées, archives), tels que : a) Bob Marley Museum (Kingston) : qui préserve la mémoire du roi du reggae à travers ses objets personnels, instruments, enregistrements et photos. b) Trench Town Culture Yard Museum (Kingston) : qui valorise l’histoire sociale et musicale du quartier berceau du reggae. c) Reggae Museum Foundation : qui collecte, archive et expose des documents, vinyles et instruments liés au reggae et au dancehall. Ces lieux servent à la conservation, à la transmission et à la diffusion de la culture musicale. Ils protègent la mémoire et le patrimoine, transmettent l’éducation, inspirent les artistes et amplifient l’attractivité touristique.
- Des festivals internationaux reconnus comme le Reggae Sumfest, l’un des festivals les plus populaires de la Caraïbe, qui réunit des artistes locaux et internationaux afin de promouvoir le reggae, et d’offrir une plateforme économique pour les artistes et le pays. Il y a aussi le Reggae Month qui est plus à l’échelle nationale au mois de février où une série d’événements sont mis en œuvre pour célébrer le reggae et sensibiliser la nouvelle génération.
- D’un cadre juridique fonctionnel comme le « Jamaica Intellectual Property Office (JIPO) and Copyright Act ». Il y a également plusieurs organisations de gestion collective des droits et licences pour la diffusion et le soutien officiel de l’État à travers le ministère en charge de l’industrie et du commerce qui reconnaît la musique comme élément de l’économie créative.
La Jamaïque dispose également d’une industrie musicale articulée autour de labels, studios, managers et agents. Cela ne fait pas du système jamaïcain un modèle parfait, il montre une dynamique interne qui a déjà été mise en place, et l’inscription du reggae à l’UNESCO l’a juste renforcé, ce qui peut lui permettre de jouir davantage de la reconnaissance. Haïti, au contraire, reçoit cette reconnaissance dans un contexte de fragilité institutionnelle. Cela ne diminue pas la valeur du compas, mais cela rappelle l’ampleur du travail à accomplir pour que la distinction internationale ait un impact réel sur le pays.
Quand un patrimoine reconnu bénéficie d’une grande visibilité mondiale, cette visibilité comporte aussi des risques, comme l’appropriation commerciale par des acteurs étrangers. Sans protection nationale et institutions solides, le compas court le risque d’être approprié commercialement par des acteurs étrangers : labels internationaux, plateformes ou festivals peuvent exploiter la musique haïtienne, capter les revenus et altérer l’authenticité de ce patrimoine vivant. L’UNESCO, dans sa convention sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (2003), insiste sur le fait que l’inscription doit avant tout bénéficier aux communautés qui l’ont créé et recommandé aux États de mettre en place des mesures de protection juridique, institutionnelle et éducative afin de prévenir l’appropriation ou la commercialisation abusive. Par conséquent, la reconnaissance internationale, si elle n’est pas accompagnée de mesures internes concrètes, peut devenir une vitrine pour d’autres, plutôt qu’un levier réel pour Haïti et ses créateurs.
La reconnaissance mondiale doit devenir un levier national
On ne devrait pas en faire une fin en soi. Si l’on n’avait pas préparé les cadres institutionnels et juridiques en amont, on peut quand même le faire en aval. L’État haïtien et les acteurs culturels peuvent faire de cette victoire symbolique et diplomatique un point de départ stratégique pour la mise en place d’une architecture durable du compas. Ils peuvent en profiter pour :
- Pour faire des petits pas immédiats : L’ampleur des réformes fondamentales (stabilité politique, vide juridique complet) est décourageante. L’État et les acteurs publics doivent identifier des actions à impact rapide, même en période de crise : mise en place d’un registre national numérique symbolique des œuvres, désignation d’un comité interministériel de sauvegarde d’urgence du Compas, ou octroi de micro-bourses de documentation aux archivistes privés. Ces gestes, bien que non suffisants, signaleraient une volonté politique et assureraient la conservation minimale du patrimoine en attendant les réformes de fond.
- Relancer une réforme du droit d’auteur adaptée aux réalités du XXIᵉ siècle, en tenant compte des réalités technologiques, notamment le piratage, l’intelligence artificielle et les fraudes.
- Créer des institutions de sauvegarde (archives, musées, centres d’études).
- Atténuer la dépendance de l’État, en faisant de la société civile et la diaspora des vitrines du Compas et des investisseurs capables de financer des initiatives de base pour collecter des archives privées numérisées, faire le plaidoyer pour les droits d’auteur à l’international, et la création de bourses culturelles.
- Créer une politique culturelle qui établit les objectifs, les priorités de l’État, en commençant par la valorisation des patrimoines au niveau local, en reconnaissant la culture comme levier de développement économique et de cohésion sociale, et en mettant en place des institutions pour renforcer la politique.
- Renforcer les coopérations avec les écoles, universités et acteurs culturels de la diaspora et internationaux.
- Garantir un environnement propice à la culture : La mise en œuvre de toute politique culturelle et économique durable repose sur le retour impératif de la stabilité politique et de la sécurité territoriale, conditions sine qua non pour l’investissement et la tenue d’événements
Pour terminer, il faut célébrer, mais il ne faut surtout pas oublier de construire. L’entrée du compas dans le patrimoine immatériel de l’humanité est une victoire historique. Elle honore les musiciens pionniers, les communautés qui ont transformé le rythme en langage collectif, et les générations qui ont fait du compas un pilier de l’identité haïtienne. Mais cette célébration ne doit pas masquer les chantiers urgents. Car, les pays qui réussissent à tirer parti de leur patrimoine culturel sont ceux qui comprennent que la culture n’est pas qu’un symbole, mais une politique publique. Sans cadre juridique, sans institutions, sans infrastructures, sans investissement, la reconnaissance risque de rester un titre honorifique plutôt qu’un moteur de développement. Le monde reconnaît aujourd’hui le compas comme un trésor de l’humanité. Il revient maintenant à Haïti de lui offrir les conditions nécessaires pour devenir chez lui un patrimoine vivant, protégé et durable.
